5 novembre 2008

Et qui donc abusa Satan ?

Raoul Dufy - Le serpent - Bois gravé pour Le Bestiaire d'Apollinaire - 1910-1911Dans le Spinoza, je bute sur un passage relatif à — pour être plus franc : d'entre les passages du Spinoza sur lesquels je bute, il en est un relatif à — Adam et la question du bien et du mal (chap. 22 « Le serpent »). Butée logique tout d'abord.

Le premier homme, nous dit Suhamy lisant Spinoza lisant Moïse, n'était ni parfait, ni libre, ni intelligent. Inutile d'invoquer Satan pour expliquer les errements du bonhomme. C'est dommage pour le decorum et nos besoins de frisson, mais ce n'est peut-être pas plus mal, en effet, si j'ose ainsi m'exprimer, pour l'économie d'ensemble de la démonstration. Le premier homme est créé d'une puissance « pourvoyant seulement à l'utilité de l'homme » (hominis solummodo utilitati), cette puissance édictant l'interdit de manger de l'arbre de la connaissance du bien et du mal et assortissant l'interdit d'une menace (vivre dans la crainte de la mort). À ce stade, nous avons donc la création d'un être pourvu de ce qui lui est utile, à savoir les idées adéquates. Mais aussi un petit quelque chose en plus, comme un ressort dramatique.

Toute la difficulté consiste alors à expliquer comment l'être pourvu des idées adéquates a pu choisir de transgresser l'interdit et précipiter notre chute à tous. Comme je l'entends de la démonstration qu'on me livre, soit ce choix est adéquat à la nature de l'homme et ce n'était donc pas un choix (entre des possibles) puisqu'on le dit justement adéquat (nécessaire) à sa nature et alors l'interdit se révèle rien moins qu'un interdit et la menace rien moins qu'une menace, plutôt une prédiction, une pronostication comme les aimait Rabelais ; soit ce choix, depuis longtemps réputé malheureux, est un choix fait après délibération, entre différents possibles donc (to be or not to be…), et c'est que la capacité de délibération du premier homme n'était alors pas exactement adéquate à sa nature, si toutefois on s'accorde à penser que la nature de l'homme, comme de toute autre chose, est de poursuivre son bien propre.

Il semblerait qu'on veuille plutôt s'orienter vers le second terme de l'alternative : « Le péché n’est pas de faire le libre choix du mal, mais de croire au Bien et au Mal. » (Je souligne.) L'explication donnée par Spinoza de ce libre choix vient de ce que le premier homme s'est empressé d'imiter les animaux (dans leurs viles passions) dès lors qu'il les a cru semblables à lui (postquam bruta sibi similia esse credidit, statim eorum affectus imitari inceperit). Mais ne sommes-nous pas ici en train de déplacer le problème ? Par quelle aberration des idées adéquates le premier homme en est-il venu à prendre les passions des animaux pour les siennes propres ? Que signifie ce postquam, ce dès lors que ? Où est le mal ?

Dans ce survol de l'histoire d'Adam, je ne vois pas d'issue. Ce n'est pas tant pour l'envie de m'attacher à la lettre de ce qu'ont dit les uns et les autres, mais c'est que je suis gêné par le côté si évasif du traitement de la question. Pourtant, le premier élément à questionner serait bien celui de l'interdit et de la menace, non pas dans leur contenu, mais dans leur apparition : que nous vaut cette épiphanie de l'interdit et de la menace ? Mais l'histoire, pardi ! Le temps, le récit… Il ne se serait jamais rien passé sinon. Si l'on n'usait pas de cette ficelle, — de cette amorce, de ce ressort, oui — l'histoire du genre humain se résumerait à l'histoire de l'amibe, ou à celle du lion, ou à celle du cloporte. Car le point n'est pas tant de savoir où est le mal que de savoir quand démarre le mal. Alia Daval - EveC'est pourquoi je tiens plus pour le premier terme de l'alternative, même s'il soulève d'autres difficultés : je vois bien pour ma part une pronostication des avanies à venir dans ce péché originel habillé en transgression d'un improbable interdit. D'accord pour laisser Satan de côté, mais il faut aussi laisser de côté Ève et Wall-e — pardon : le Serpent. Nul besoin de faire appel à un élément extérieur pour expliquer l'appel du possible, ce moteur de toujours. Si c'est faisable, ce sera fait ; si c'est possible, ce sera tenté. Ce n'est en rien un choix, ce n'est en rien une transgression. C'est un possible.

♦ On trouve quelques exemples des bois faits par Dufy pour Apollinaire sur cette page. Pour les dessins d'Alia Daval, le plus simple est de se procurer un exemplaire du Spinoza par les bêtes.

♦ On trouve en ligne ces pages (pp. 359 sqq.) du Spinoza et la pensée moderne de Charles Ramond, qui corroborent pleinement le commentaire d'Ariel Suhamy; en insistant plutôt sur le côté « utilitaire » de la démarche du premier homme. Le fin mot du comportement d'Adam est ici qu'il s'est trompé, dans sa recherche de l'utilité, sur la convenance des natures entre les animaux et lui.

30 octobre 2008

Grèce 1 - Allemagne 0

  • Socrate marque d'une tête plongeante sur une très belle action collective
  • Marx, rentré deux minutes avant la fin pour remplacer Wittgenstein, n'a pas suffi à renforcer l'attaque de l'équipe d'Allemagne

19 septembre 2008

Gödel turns us on

Fetishes

On pardonnera cet épilogue potache (et provisoire évidemment) à l'évocation du grand Kurt. (Mais que c'est drôle !)

8 septembre 2008

C'est remboursé par la philosophie sociale ?

Puisque la matière des deux premiers livres de la collection est disponible, parlons-en. Et parlons tout d'abord du —
Ah, évidemment, Diderot aurait fait ici une petite interruption pour s'interroger et interroger, soupeser et balancer, envisager puis sans doute se raviser : eh quoi, lecteur, tu maugrées contre mon hésitation subite ? Quelle mouche te pique donc ? La belle affaire si je prends mon temps pour choisir la suite de ce récit. Je fais métier d'auteur et tu me cherches une mauvaise querelle : c'est sans doute pour mieux oublier les cris de ta belle-mère que tu t'en prends à moi ! Et s'il me plaît, à moi, de commencer par celui-là plutôt que par celui-ci ? La course du soleil dans le ciel ou ta pitance du jour s'en trouveront-t-elles changées ? Ta marâtre en deviendra-t-elle moins nocive ?
— parlons donc tout d'abord du Foucault.

Wikipédia donne en amuse-gueule cette précision, qu'il faudrait peut-être vérifier [l'orthographe et la typographie inattendues de Wikipédia ont été reprises en main] :

Foucault est un patronyme d'origine française. Ce nom est très répandu dans l'ouest de la France. Il en existe des variantes : Foucauld, Foucaut, Foucaux. Les racines du nom sont issues du germanique Folcwald (folc = peuple + wald = gouverner).

Se serait-il appelé autrement, Michel, que son discours sur les gouvernances s'en serait sans doute trouvé bien changé. À quoi ça tient, finalement. Nous autres, heureusement, nous avons Wikipédia !

Mais commençons par le commencement. Foucault, dans Le sens figuré, ce sont environ 4100 mots différents utilisés en moyenne un peu plus de 6,5 fois chacun pour arriver ainsi à un total d'un peu moins de 27 000 occurrences. (Ne dites pas que vous n'en aurez pas pour votre argent ; sans même parler des dessins.)

Le mot significatif — oui, on sait, il faudrait dire ce que c'est... plus tard, plus tard... —, le mot significatif le plus fréquent apparaît 130 fois ; c'est « discours ». Le deuxième, c'est « homme » ; et le troisième, c'est « pouvoir » (c'est aussi « Foucault »). Puis viennent « vérité », « sujet », « pensée » et « individus ».

Diable. Voilà de quoi préparer le terrain pour la précision et le rappel des moteurs de recherche. Mais question pertinence, on ne sait pas trop encore. Creusons.

On ne trouve pas de co-occurrences « discours (du, sur, contre...) pouvoir » ni de co-occurrences « pouvoir (du, sans, et...) discours » (on appelle ça des bigrammes et ça n'est pas verbalisé au volant). On trouve quelques bigrammes « discours + homme » (4 occurrences) ; cinq bigrammes pour « discours + vérité » à quoi rajouter un « vérité + discours ». Pas de trace apparemment d'un « homme + pouvoir » ni d'un « pouvoir + homme ». Dans le haut du panier, outre « Michel Foucault », « quelque chose » et autres « peut être », on note « souci (de) soi » (15 occ.), « sociétés disciplinaires » (11), « mort (de l') homme » (9), « corps dociles », « gouvernement (de) soi », « modes (de) subjectivation », « sujet moral » et « valeur (de) vérité » (tous à 6).

Est-il judicieux d'en livrer plus ? N'irions-nous pas déflorer trop avant le sujet ? Non… À énumérer ces bigrammes, on voit bien qu'il s'agit d'une introduction à la pensée de Michel Foucault — à la pensée vagabonde de Michel Foucault (aux pensées vagabondes, peut-être même). Isabelle Boinot pense Michel FoucaultDidier Ottaviani nous a produit une synthèse qui manquait. Et l'apparente austérité de cette synthèse — mais il faut tout de même bien dire ce qu'il y a à dire — se trouve heureusement dynamitée par le contrepoint graphique d'Isabelle Boinot qui vient rappeler que ce qui semble si évident dans la pensée de Foucault ne l'est (laid) qu'au premier degré. Oui — je parle ici en mon seul nom —, l'outillage conceptuel de Foucault est décevant, mais il est décevant à la mesure de la déception de notre humble condition de sujet humain. Et ce que je retiens, de mon énervement à rencontrer une pensée toujours si près de se faire récupérer, c'est justement cette aptitude à se relâcher si facilement, à se laisser édulcorer sans rouspéter — bref, à alimenter le jargon si criminel (d'angélisme, de bons sentiments, de compassion téléphonée) des gens-de-gauche-qui-croient-tant-en-eux… À se demander si la gauche française méritait autre chose que ce final en simple trou noir qu'a su produire la Mitterrandie. Mais quoi ? Pouvait-on aller contre cette lente dégringolade qui mène de l'exigence à l'auto-satisfaction, de l'incertitude joyeuse au dévoiement vil et scélérat, du douloureux questionnement à l'ânonnement mécanique et imbécile de mots-clés déréférencés ? Je ne le crois pas. Il n'est bien entendu pas question d'avoir raison contre tous, sinon, à la rigueur, quand l'enjeu s'est effondré. Reste toutefois le gâchis. Et le souvenir des gâcheurs.

Mais bon, nous ne sommes pas là pour refaire le match ni pour nous apitoyer : qu'y a-t-il à sauver, dans ce mobilier très Ve République ?

À mon sens, rien de ce qui se présente sous l'abord utilitaire, même si Foucault ne souhaitait que cela, que ses livres fussent pris comme des « instruments[*] ». L'analyse historique, bien sûr ; la métacritique des relations de pouvoir, évidemment. Mais tout ce qui prétend outiller le quidam à l'analyse ou au dynamitage du monde contemporain — quel est ton rôle dans la machine capitaliste ? où en es-tu par rapport à la Chine ? qu'appréhendes-tu chez les barbus islamistes ? — me paraît justement si prétentieux, si — à côté de la plaque, qu'il me paraît vain d'y perdre son temps. Les cyniques du PCC, les néo-S.A. des sables et les brokers sous silicium doivent doucement ricaner, si même ils s'attardent encore à ricaner de quoi que ce soit : inutile donc de les conforter plus encore dans leurs farces sinistres.

Le côté people de Foucault lui aura sans doute causé grand tort. Non pas qu'on en oubliait qu'il avait produit des analyses singulières, mais parce qu'on a cru — fait croire — que son personnage public prolongeait ses analyses livresques. Alors on mime, on singe, on abêtit. Rien de plus horripilant que cette bonne conscience, si catholique au fond, si jésuitique, qu'on se donne, en suiveur hypnotisé, à s'opposer, à transgresser, à innover ; ce maniérisme d'enfant gâté trop bien nourri ; cette fatuité conformiste à se vouloir toujours plus la réplique d'un modèle toujours renouvelé. Bref, on aura cru que Foucault donnait des clefs pour agir ici et maintenant (et de façon si hype, n'est-ce pas ?), alors qu'il s'agissait, du moins est-ce ainsi que je le comprends, de réfléchir à la détermination des possibles, de comprendre pourquoi tout conspire sournoisement — dans la langue, dans la gestuelle, dans la mimêsis qui nous meut chacun — à entériner l'un de ces possibles qui prend dès lors le nom d'évidence. Or tout conspirateur ne réussit pas dans son projet de renverser le cours des choses ; on peut rêver d'en être le traître.

On peut y travailler. Avant tout contre soi.

« N'adhérez jamais » disait Braque. (Le patron, disait Char.)

[*] Entre autres références, son insistance sur ce point apparaît assez bien dans ses entretiens avec R.-P. Droit (1975).

11 juillet 2008

Philosophical Powers

Friedrich Nietzsche - The 'Exacerbating' ExistentialistNous avons aimé les “Philosophical Powers” au délicieux goût de potacherie universitaire.

“Dangerous” Descartes contre “Hateful” Hegel ? — FIGHT!

Ça se trouve ici : http://homepages.nyu.edu/~iav202/powers/powers.html

8 janvier 2008

Gödel, car un peu de logique extrême nous ferait du bien

Kurt Gödel

Je n'ai bien entendu aucune compétence particulière pour parler de Gödel et de ses travaux. Mais je suis pratiquant. Je pratique en effet depuis suffisamment longtemps le paradoxe du menteur pour pouvoir m'y accrocher. Croire pouvoir m'y accrocher, plutôt. Et c'est ce qui importe, après tout : il n'est que de considérer tout le flot de littérature induit par ledit paradoxe, qui sert de support à ce travail continu d'abstraction de la pensée depuis, mettons, 25 siècles. Le paradoxe du menteur, c'est en effet le premier levier qui nous fait sortir de l'immédiat, de la référence directe, de la certitude ; c'est celui qui nous fait parler de ce dont nous parlons et donc nous fait réfléchir ; c'est celui qui, finalement, nous permet de nous situer — même si c'est pour nous situer nulle part.

Cimabue

Dans le récent livre de Pierre Cassou-Noguès, ce qui me paraît assez fort, c'est qu'on entrevoit la démarche de pensée de Gödel, cette démarche qui s'appuie à tout instant sur ce qu'il y a de plus rationnel alentour et découvre simultanément que cette rationalité mène à d'inquiétantes considérations. Ce ne sont pas les anges mathématiciens qui m'ont le plus séduit, encore que je me suis demandé avec grand plaisir ce qu'en aurait tiré un grand maître italien comme, mettons, Cimabue ou Giotto ; ce qui m'a vraiment séduit, c'est cette étrange approche du temps. De la causalité, donc :

La causalité en mathématiques, dans le sens, disons, d'un théorème fondamental qui cause ses conséquences, n'est pas le temps. Nous [seuls] la considérons comme un schème dans le temps.
La causalité ne change pas dans le temps et n'implique pas le changement.
Chirico

Du coup, moi qui n'ai jamais vraiment lu Leibniz, me voici embarqué. Après le Discours de métaphysique, ce sera l'occasion de lire la Monadologie. J'aimerais bien un « Leibniz » dans la collection Le sens figuré ; outre l'intérêt intrinsèque de cette présentation, il y a, je crois, quelques défis à l'illustration qui méritent qu'on s'y attelle. L'immobilité, notamment. L'immobilité apparente, bien sûr. Quelque chose comme une architecture à la Chirico.

Voilà par ailleurs l'exemple typique du réseau d'associations que j'aimerais faire ressortir (Leibniz, Gödel, Chirico). Sous quelle forme ? Je ne sais pas. Je ne sais pas si les graphes sont une bonne technique : il y a quelque chose d'un peu trop — comment dire ? — d'un peu trop immédiat, oui, d'un peu trop brutal. Il faut des transitions fines, souples, motivées comme une ligne de frontière. Plutôt quelque chose comme un principe de classement dans une bibliothèque. Quelque chose d'éminemment délicat à cerner.

◊ Pierre Cassou-Noguès, Les démons de Gödel, Logique et folie, Seuil, coll. Science ouverte, 2007.

◊ Une introduction tout à fait aisée est à lire ici. (En plus, ils affichent encore une adresse email @multimania, c'est tout dire...)

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