Procédé offset

Du blanchet, je n'avais jusqu'à ce jour moi non plus jamais entendu parler.

Or il s'agit d'un élément sensible dans les procédés modernes de fabrication d'un livre : il s'agit de ce qu'en jargon contemporain on appelle une interface. Le blanchet, dans le procédé offset, c'est l'interface entre l'image de la page à imprimer et le papier. « Son rôle est d'épouser les formes d'une plaque, puis d'un papier, sur une machine offset, de manière à récupérer le plus fidèlement possible des informations et à les retransmettre correctement le plus longtemps possible[*]. »

C'est une interface, c'est-à-dire que c'est un intermédiaire, comme on l'est quand on joue au téléphone arabe. L'image de la page émet une information (voici la page à imprimer) ; le papier reçoit une information (voici la page imprimée) ; mais seul le blanchet peut dire — sait — si la page imprimée est bien la page à imprimer. Or parfois le blanchet se trouble. Non pas qu'il mente, non (de ce que nous avons observé, nous n'avons pas imprimé autre chose que ce que nous voulions imprimer), mais parfois le blanchet s'emmêle les pinceaux. Lui aussi — parfois, n'est-ce pas, je dis bien parfois seulement… — prend sa femme pour un chapeau. Ou bien est victime du malin génie.

Donc il se produit parfois que des pages imprimées invoquent d'autres pages imprimées (je ne parle pas des citations). Ces invocations se font en général sur un mode murmurant, diaphane, pour tout dire fantomatique : si elles peuvent être incantatoires (très rarement), elles sont le plus souvent subreptices, à tel point que, feuilletant des exemplaires l'un après l'autre, il arrive un moment où l'on ne sait plus si l'image fantomatique de l'autre page sur la page est imprimée sur la page ou sur cet autre blanchet qu'est notre rétine. Alors on en vient à élaborer un seuil. Un palier en-deçà duquel on estime que les fantômes ne nous feront plus peur. Ce qui ne signifie aucunement que l'autre page ne soit plus là ; mais si elle est là, nous ne la voyons pas. Et comme n'importe quel enfant vous le confirmera, ce qu'on ne voit pas n'existe pas.

Il y a donc de la blanchetite dans l'air — traces chez Spinoza et traces chez Foucault. Mais (sur le ton d'un directeur de cabinet préfectoral :) les zones contaminées sont désormais confinées. Nous proposerons donc au public des Spinoza sains et des Foucault saufs.

(Évidemment, il y aura bien quelques exemplaires collector en circulation : nous n'allions pas nous priver d'un si puissant levier de communication mercatique ! Pour reconnaître ces exemplaires, c'est très simple : ce sont ceux illustrant le probable défaut d'un « gonflement total ou partiel du blanchet dû aux solvants de nettoyage ou aux solvants des encres » utilisés. Encore faut-il identifier les pages… et là, ne comptez pas sur nous !)

[*] Un grand merci aux explications fournies dans ce lumineux dossier sur le blanchet.