Jacques Callot - Le duel à l'épée et au poignard (1621-2)Débat du moment : du critère distinctif de la collection — en l'occurrence la collection Le sens figuré —, et s'il faut le chercher (le voir, le découvrir, l'identifier) dans la forme que prennent les livres de la collection ou dans le fond(s) qu'explorent ces livres. Débat délicat. Débat dont on comprend bien qu'il n'a d'autre issue acceptable qu'un duel à l'aube d'un matin d'hiver, possiblement à Berlin.

(Tout sera expliqué en son temps.)

Un petit éditeur n'existe que par sa force de conviction. Celle-ci n'opère que pour autant qu'elle trouve à s'appliquer. Sur des lecteurs, donc. Mais, avant cela, sur ces acheteurs que sont ces lecteurs. Si l'on excepte les éditeurophiles toujours prêts à acquérir toutes les productions du moment (sur notes de frais j'imagine), l'acheteur n'a en général pas la bourse infinie : il va choisir. Plusieurs cas de figure sont à envisager, mais nous allons simplifier. (En ces temps décervelés, je ne connais pas de propos public qui ne se recommande de la simplification. C'est cohérent, somme toute.)

1/ Il sait, ou plutôt sait à peu près, ce qu'il veut. Approche par le fond.
Comme pour une recherche sur le Web, la question est celle de la pertinence de notre offre par rapport au mot clé envisagé, mettons le nom d'un philosophe. Nous offrons l'un des possibles : comment va s'opérer le choix ? Voici trois, cinq, dix, vingt introductions à Descartes : comment vous déciderez-vous ? (Tiens, j'aurais plutôt dû prendre l'exemple d'un Pascal.)
Réponse : par adéquation de l'offre à votre demande, vraisemblablement par éliminations successives. Le nom du commentateur (il rassure), celui de l'éditeur (il a de la bouteille), de la collection (ils ont déjà fait un Husserl qui m'avait bien plu). La quatrième de couverture (ah, voilà qui me paraît répondre à la question). Le prix (c'est dans mes cordes). L'objet lui-même (séduisant, maniable, ni trop gros, ni trop ridicule, convenant à mon standing et à ce que je veux bien révéler de moi en le posant négligemment sur la table à la terrasse d'un café).

2/ Il ne sait pas ce qu'il veut (mais veut justement ce qu'il ne sait pas). Approche par la forme.
Comme le Web ne parvient pas encore très bien à le simuler, la question est celle du vagabondage dans les étals, mettons ceux des sciences humaines, parce que vous vous dites ce jour-là : « Tiens, et si je m'achetais autre chose qu'un polar (un Amélie Nothomb, un Houellebecq, un BHL, un Marc Levy…) aujourd'hui ? » Notre possible — cet exemplaire de la collection Le sens figuré — n'est plus un élément dans un ensemble fini. Ce n'est pas non plus une probabilité au sens strictement statistique : c'est justement le probable de ce geste d'aller chercher une bille au fond d'un sac (qui en contient de nombreuses) : comment exécuterez-vous ce geste ?
Réponse : par la formulation d'une demande face à l'offre, vraisemblablement par un bel effet de Gestalt. Là encore pour retomber sur l'objet lui-même, à partir duquel bien évidemment se recomposeront toutes les chaînes de motivation du choix : « Mais oui, quelle bonne idée qu'une introduction à Descartes ! On en dit tant de mal, ça doit forcément être bien. Et puis la tête de Vicky quand elle verra que je suis prêt à claquer le prix d'une paire de chaussettes GAP dans un livre de philo… Et puis, les images… c'est bien la première fois qu'on me donne autre chose à faire que lire ! »

— Et où voyez-vous l'exclusive entre ces deux approches caricaturales ?
— Nulle part, croyez-le bien. Le point est simplement d'évaluer nos chances dans l'un et l'autre scénarios. Plus précisément, il est de savoir si nous devons nous déterminer par rapport à l'un ou l'autre de ces scénarios, et donc si nous devons construire la collection Le sens figuré en conséquence.

Je crois que nous nous défendrons honnêtement dans le cas 2. Ces livres sont en effet plus que des initiations à des philosophes. Les illustrations et leur raison d'être sont intrigantes ; les livres sont beaux ; nous avons Dieu et le Roi pour nous. Dans le cas 1, malgré Dieu et le Roi, l'issue est plus incertaine. Pour l'emporter, il me semble, à la réflexion, que nous devons fonder une réputation en explorant les espaces laissés en friche par les confrères, particulièrement les plus gros d'entre eux : nous ne deviendrons crédibles (le choix préférentiel de l'acheteur) sur les plus grands noms de la philosophie (entendez : ceux qui drainent le plus grand nombre de commentaires, ceux qui engendrent les plus gros chiffres d'affaire) que si nous faisons nos preuves sur des noms injustement délaissés ou oubliés.

— Jean-Paul Sartre ou Saint Anselme ?
— Damascius ou Bergson ?
— Kant ou Jacobi ?

Ah, évidemment, il faut trouver les commentateurs qui sauront revisiter audacieusement ces noms de deuxième rayon ! Une ambition : tordre le cou aux admirations béates. (Qui se souvient de la Théorie de la contradiction de Badiou ?)

(Oui, et pourquoi Berlin, l'hiver, le duel ? — Parce que c'est le sens de l'histoire. Figuré, bien sûr : les coups ne sont pas mortels !)