Raoul Dufy - Le serpent - Bois gravé pour Le Bestiaire d'Apollinaire - 1910-1911Dans le Spinoza, je bute sur un passage relatif à — pour être plus franc : d'entre les passages du Spinoza sur lesquels je bute, il en est un relatif à — Adam et la question du bien et du mal (chap. 22 « Le serpent »). Butée logique tout d'abord.

Le premier homme, nous dit Suhamy lisant Spinoza lisant Moïse, n'était ni parfait, ni libre, ni intelligent. Inutile d'invoquer Satan pour expliquer les errements du bonhomme. C'est dommage pour le decorum et nos besoins de frisson, mais ce n'est peut-être pas plus mal, en effet, si j'ose ainsi m'exprimer, pour l'économie d'ensemble de la démonstration. Le premier homme est créé d'une puissance « pourvoyant seulement à l'utilité de l'homme » (hominis solummodo utilitati), cette puissance édictant l'interdit de manger de l'arbre de la connaissance du bien et du mal et assortissant l'interdit d'une menace (vivre dans la crainte de la mort). À ce stade, nous avons donc la création d'un être pourvu de ce qui lui est utile, à savoir les idées adéquates. Mais aussi un petit quelque chose en plus, comme un ressort dramatique.

Toute la difficulté consiste alors à expliquer comment l'être pourvu des idées adéquates a pu choisir de transgresser l'interdit et précipiter notre chute à tous. Comme je l'entends de la démonstration qu'on me livre, soit ce choix est adéquat à la nature de l'homme et ce n'était donc pas un choix (entre des possibles) puisqu'on le dit justement adéquat (nécessaire) à sa nature et alors l'interdit se révèle rien moins qu'un interdit et la menace rien moins qu'une menace, plutôt une prédiction, une pronostication comme les aimait Rabelais ; soit ce choix, depuis longtemps réputé malheureux, est un choix fait après délibération, entre différents possibles donc (to be or not to be…), et c'est que la capacité de délibération du premier homme n'était alors pas exactement adéquate à sa nature, si toutefois on s'accorde à penser que la nature de l'homme, comme de toute autre chose, est de poursuivre son bien propre.

Il semblerait qu'on veuille plutôt s'orienter vers le second terme de l'alternative : « Le péché n’est pas de faire le libre choix du mal, mais de croire au Bien et au Mal. » (Je souligne.) L'explication donnée par Spinoza de ce libre choix vient de ce que le premier homme s'est empressé d'imiter les animaux (dans leurs viles passions) dès lors qu'il les a cru semblables à lui (postquam bruta sibi similia esse credidit, statim eorum affectus imitari inceperit). Mais ne sommes-nous pas ici en train de déplacer le problème ? Par quelle aberration des idées adéquates le premier homme en est-il venu à prendre les passions des animaux pour les siennes propres ? Que signifie ce postquam, ce dès lors que ? Où est le mal ?

Dans ce survol de l'histoire d'Adam, je ne vois pas d'issue. Ce n'est pas tant pour l'envie de m'attacher à la lettre de ce qu'ont dit les uns et les autres, mais c'est que je suis gêné par le côté si évasif du traitement de la question. Pourtant, le premier élément à questionner serait bien celui de l'interdit et de la menace, non pas dans leur contenu, mais dans leur apparition : que nous vaut cette épiphanie de l'interdit et de la menace ? Mais l'histoire, pardi ! Le temps, le récit… Il ne se serait jamais rien passé sinon. Si l'on n'usait pas de cette ficelle, — de cette amorce, de ce ressort, oui — l'histoire du genre humain se résumerait à l'histoire de l'amibe, ou à celle du lion, ou à celle du cloporte. Car le point n'est pas tant de savoir où est le mal que de savoir quand démarre le mal. Alia Daval - EveC'est pourquoi je tiens plus pour le premier terme de l'alternative, même s'il soulève d'autres difficultés : je vois bien pour ma part une pronostication des avanies à venir dans ce péché originel habillé en transgression d'un improbable interdit. D'accord pour laisser Satan de côté, mais il faut aussi laisser de côté Ève et Wall-e — pardon : le Serpent. Nul besoin de faire appel à un élément extérieur pour expliquer l'appel du possible, ce moteur de toujours. Si c'est faisable, ce sera fait ; si c'est possible, ce sera tenté. Ce n'est en rien un choix, ce n'est en rien une transgression. C'est un possible.

♦ On trouve quelques exemples des bois faits par Dufy pour Apollinaire sur cette page. Pour les dessins d'Alia Daval, le plus simple est de se procurer un exemplaire du Spinoza par les bêtes.

♦ On trouve en ligne ces pages (pp. 359 sqq.) du Spinoza et la pensée moderne de Charles Ramond, qui corroborent pleinement le commentaire d'Ariel Suhamy; en insistant plutôt sur le côté « utilitaire » de la démarche du premier homme. Le fin mot du comportement d'Adam est ici qu'il s'est trompé, dans sa recherche de l'utilité, sur la convenance des natures entre les animaux et lui.