À la réflexion (mais je découvre, je ne fais que découvrir), il semblerait qu'on ait beaucoup glosé sur la rencontre — manquée — entre Hegel et Napoléon, à la veille de la bataille d'Iéna. On peut sûrement y lire ce que l'on veut, dans cette rencontre où l'un voit l'autre qui ne le voit pas, cela ne devrait au final guère prêter à conséquence. Horace Vernet - Bataille d'Iéna (1836) - Musée de VersaillesHegel n'aura pas eu la chance — je crois que nous tenons ici le mot problématique de cette phrase — de cet homme de troupe qu'a saisi Horace Vernet. Mais, tout compte fait, qu'y aura-t-il perdu, Georg ? Ou plutôt, au-delà de la mise en scène un rien pompier de la Raison en action par le biais d'un de ses instruments préférés, qu'est-ce que nous pensons manquer dans ce non-événement pour justement en faire état et aussitôt le repousser ?

— Mais peut-être bien cette mise en scène, non ?

Et le dénigrement un brin condescendant du caractère pompier de l'événement ne révélerait-il pas — plus qu'il ne masquerait — notre soif continuelle d'une représentation ? Sur l'air de : quelque chose, qu'importe — mais représenté ! Nous en serions tous un peu là (sauf ces hardis visionnaires de Tarnac, bien entendu).

Car il est entendu que Hegel est un philosophe pompier. Ennuyeux. Illisible. Réactionnaire. Naïf aussi. Naïf tant au regard des avancées du matérialisme contemporain — ah, mon Dieu, Hawking ! — qu'à celui de l'idéalisme occidental dans sa sensibilité exacerbée — l'exploitation de Dostoïevski est ici une honte. À se demander si le dictionnaire des idées reçues de Flaubert ne répertorie pas une entrée en bonne et due forme, façon : « Hegel : s'est aliéné la raison (regarder son public d'un air entendu). »

Pour le peu que j'en sais, je pense que tout cela est vrai. Je pense aussi que, si vraies soient ces appréciations, elles manquent absolument l'essentiel : la part du rêve, — de l'ambition du rêve, même. Comme ce garçon qui se rêve en Napoléon et rejoue ce faisant la partition de l'esprit en puissance. Rêver, c'est totaliser — et réciproquement. C'est se mouvoir en mouvant le cadre. Sans repère donc, sinon le cheminement, c'est-à-dire tout le chemin fait jusqu'ici, et, comme chacun sait, cheminer, c'est toujours forcément remettre ses pas dans les pas de son père.

(Je suis d'autant plus hors sujet que je n'avais aucune qualité pour l'aborder. Mea culpa. Mais c'était pour la bonne cause (toujours). Celle d'annoncer la fabrication d'un Hegel au Sens figuré. Histoire de voir se pâmer les braves gens.)

♦ Le tableau d'Horace Vernet est reproduit un peu partout et notamment ici. Je lis à cet autre endroit le commentaire suivant : Célèbre tableau relatant une anecdote lors de la bataille de Iéna. Un jeune grenadier de la Garde (représenté en bas à droite) s'exclame « En avant » lors du passage de l'Empereur, celui-ci répondit. « … qu'il attende qu'il ait commandé dans trente batailles rangées, avant de prétendre me donner des avis ». On imagine l'apostrophe que le Grand Homme aurait lancée à Hegel si celui-ci s'était exclamé à son passage « En avant, la Raison ! » Mais peut-être Hegel n'était-il pas du genre à se lâcher de la sorte.

♦ Les hardis visionnaires de Tarnac sont peut-être sots, mais ce n'est rien en comparaison de ce que nous donnent à entendre les préposés à leur traitement judiciaire (dernier épisode ici). Leurs inepties s'avèrent d'autant plus navrantes qu'elles en viennent à nous rendre les prévenus presque intéressants. Mais n'est-ce pas là encore une ruse de la raison ? Les états d'âme de la petite bourgeoisie sont décidément sans limites.

♦ Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes de László F. Földényi, Actes Sud, 2008. J'ai été très en colère à lire une si grande mauvaise foi. Qu'importe. Nous savons, nous, que les larmes de Hegel ne furent pas feintes. Pour notamment n'avoir pu lire Les Possédés ni Les Frères Karamazov.