Le pays du sourire, notre horizon indépassable.Un jour, certainement, nous ne périrons plus. La raison en étant que, le champ s'étant tellement rétréci, il n'y aura tout simplement plus moyen. Développons.

Vous êtes certainement tombé(e), comme moi, sur ces exercices de prospective heureuse qui cherchent à vous servir sur un plateau la justification de tout ce qui advient, en particulier lorsque cela advient de Californie — qui est le nom d'une contrée mythique comme chacun sait. En voici un exemple que je lisais ce matin (en peignoir de bain, cela va sans dire) : Pourquoi mon peignoir connecté peut-il me rendre meilleur chaque matin ? Il s'agit d'une courte saynète illustrant les comportements d'après-demain comme on aimait les imaginer dans les années 50 et 60 (les filles évidemment habillées en Courrèges et les garçons en peignoir donc, à la James Bond, cela va de soi). Mais l'imagination, c'est comme tout, ça vieillit mal et ça empire avec ça. (Je n'arrive pas à croire que l'auteur n'use pas de second degré, mais je n'arrive pas non plus à étayer ma position.)

L'intérêt de cet article de circonstance provient avant tout des tours que prend l'idéologie dominante pour asseoir sa domination. Et je n'entends chagriner personne avec des remontrances de Père Fouettard anti-capitaliste, même s'il est évident que tout concourt à cette fin. Je me demande si le repérage de ces traces de la domination fait encore partie des exercices de rhétorique qu'on enseigne à l'école. Le présent exemple serait un exercice utile, amusant et accessible à tous.

C’est dans sa capacité à accompagner l’usage naturel, sans le perturber, que l’objet connecté tire sa première valeur. (L'auteur en énumère trois : usage naturel, apprentissage quotidien et design facilitateur.)

On parle ici du Web des objets, c'est-à-dire la mise en relation (la connexion) de capteurs associés à des objets physiques (au premier rang desquels votre corps). La mise en relation de tous ces capteurs (vos déplacements, vos rythmes cardiaques, vos habitudes de consommation alimentaire, vos retraits d'espèces, vos interactions sur Internet, le nombre de mots de votre vocabulaire, que sais-je) vise à normaliser les individus et leurs comportements. Au sens propre du terme, elle vise à modéliser ces comportements, pour les rapprocher toujours plus d'une offre, elle, parfaitement modélisée, de consommation toujours plus normalisée, c'est-à-dire appauvrie. Le spectacle-marchandise absorbe peu à peu son spectateur. C'est en cela qu'il devient difficile de dépérir.

Dans un retournement classique, l'usage naturel (Jean-Jacques, on te demande !) vient justifier l'usage artificiel induit par le produit : puisque je me lève le matin, autant que cela devienne l'occasion d'une compétition avec moi-même ou avec mes clones. Mais avec naturel, tact et discrétion. Sans perturber le sujet. Tout est là, et l'auteur a bien raison : il ne faut sous aucun prétexte perturber ce sujet. Il faut l'accompagner, du berceau à la tombe, sur la voie naturelle et rendre cette voie toujours plus évidente, toujours plus rassurante. C'est la voie de tous, du même berceau à la même urne funéraire, avec ce petit grain de folie palpitante qu'entretient la compétition et qui fait que le sujet se distinguera d'un (autre ?) sujet en ce qu'il lui est le plus identique possible.

L’objet connecté ne doit pas être un frein, il doit valoriser son utilisateur.

Le naturel capté crée de la valeur. Parbleu ! Ce n'est certainement pas M. Jawbone qui nous dira le contraire. Mais c'est jouer vilainement sur les mots de laisser croire qu'un peignoir (un smartphone, un pèse-personne, un réfrigérateur, un GPS ou tout autre mouchard à votre convenance) va me valoriser. La valeur qu'il crée, c'est la valeur qu'il me soustrait, dont il me détrousse sournoisement et qu'il apporte en butin à son maître par diverses portes dérobées. Une captation de valeur, oserais-je, comme on sait le faire d'héritages. Et que le bénéficiaire se nomme Jawbone, Apple, Google, la Direction des Impôts ou la NSA, c'est en fait tout un. Ici, la multiplication des marques n'est jamais qu'un leurre masquant la poursuite d'une stratégie intelligemment partagée.

Notons du reste que la question de savoir qui capte quoi et à quelles fins n'est aucunement abordée dans l'article. Ce n'était pas le sujet. On s'en serait douté : il s'agissait plus prosaïquement de devenir meilleur. De se faire siphonner et de tendre l'autre joue.

James Bond & André Courrèges
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En 1988, Guy Debord publiait ses Commentaires sur la société du spectacle (Éditions Gérard Lebovici, Paris) lesquels actualisaient, vingt ans après, les analyses de 1967. Il est assez remarquable de constater que ces actualisations gardent encore, vingt ou quelques nouvelles années après, toute leur pertinence dans un contexte pourtant passablement bouleversé. «: Le changement qui a le plus d'importance, dans tout ce qui s'est passé depuis vingt ans, réside dans la continuité même du spectacle. Cette importance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation médiatique, qui avait déjà auparavant atteint un stage de développement très avancé : c'est tout simplement que la domination spectaculaire ait pu élever une génération pliée à ses lois. » (p. 17). Le moins qu'on puisse dire est que les instruments médiatiques se sont encore perfectionnés. Mais nous en sommes désormais à la seconde génération élevée au même lait.

La photo du modèle de Courrèges est tirée de ce post de blog. Celle de Sean Connery en peignoir de ce site.

L'affiche de l'opérette (que je ne connais pas, mais que je découvre grâce à l'extrait édifiant ci-dessous daté du 9 janvier 1941) provient d'un site de ventes aux enchères.