Mais, au-delà de la répartition de ce temps de travail et des contraintes professionnelles et personnelles qui le conditionnent inévitablement, je suppose que ta question porte sur l’écriture de l’ouvrage proprement dit. Le fait est que pour ces deux volumes, c’est à un véritable travail de thèse que je me suis attelé. Mais une thèse qui aurait pour contrainte (universitaire) moins un thème précis au sein de l’œuvre de Deleuze et Guattari qu’un triple objectif (pédagogique) : 1/ ressaisir l’ensemble de leur œuvre depuis les problèmes fondamentaux qui la sous-tendent, 2/ la rendre accessible à des non philosophes en expliquant la plus grande partie des concepts qu’ils ont créées et 3/ la prolonger en la confrontant aux dernières évolutions ayant eu lieu dans tous les domaines qu’ils ont traversés.

C’est sur ce dernier point que se loge la grande différence en termes de temps par rapport au premier volume : autant la philosophie de la physique est mon domaine de spécialité (et les incursions deleuzo-guattariennes en ce domaine toutes fulgurantes qu’elles soient, restent somme toute lapidaires), autant l’histoire universelle qu’ils redéploient dans tous leurs ouvrages, et les innombrables volets que cette histoire implique (paléoanthropologie, ethnologie, histoire des premiers empires, monde grec, romain, médiéval, histoire comparatiste mondiale, histoire du capitalisme, théorie de l’Etat moderne, macro- et micro-économie, théorie du salariat, de la monnaie et de la finance, géopolitique contemporaine) m’aura vraiment demandé un travail pharaonique, m’obligeant à appréhender la littérature la plus saillante dans tous ces domaines – et pas seulement celle que les deux auteurs ont eux-mêmes déjà absorbée.

Pour ne prendre qu’un seul exemple, celui des sociétés nomades, je n’ai pas seulement dû, pour obéir à mon triple objectif, relire l’ensemble des ouvrages qu’ils citent sur le sujet, mais en ajouter plusieurs autres, notamment une récente somme en anglais signée Khazanov, qui permet de comprendre concrètement, matériellement, pourquoi les nomades créent un « espace lisse » et détruisent tout ce qui tendrait à le « strier » : parce qu’étendre leurs terres de pâturages est leur unique moyen de croître numériquement !

Et je ne parle ici que du troisième mouvement… Le quatrième mouvement qui, pour comprendre la nature de la pensée, retraverse aussi bien l’ensemble de l’histoire de la philosophie, que l’histoire de la conscience et la nature du cerveau (du point de vue de la philosophie ou des neurosciences), ou encore l’essence de la science et de l’art comme domaines de réalité à part entière (et non pas simples activités humaines) m’a demandé un travail tout aussi considérable. Il m’a fallu ainsi tout ce temps pour tenter de produire avec ces deux volumes et notamment celui-ci un véritable livre-monde (et aussi un livre-boîte à outils) comme ont su chaque fois le faire de façon si révolutionnaire Deleuze et Guattari.

★ Tu insistes sur le fait que, selon eux, l’histoire universelle serait absolument contingente et en même temps que le capitalisme n’aurait d’autre dehors que la pensée : n’y a-t-il pas là un genre de contradiction dans leur pensée politique ? Affirmer que rien n’a vocation à succéder au capitalisme, n’est-ce pas d’une certaine manière le rendre nécessaire, transcendant, non contingent ?

Il n’y a aucune contradiction si l’on prend soin de distinguer soigneusement les différentes composantes de cette question compliquée. Selon une première composante qui semble donner un aspect nécessaire à toute cette histoire (universelle), il y a ce qu’ils appellent des « seuils de déterritorialisation » des flux. Ces seuils sont en quelque sorte toujours déjà constitutifs de l'histoire (mais n’apparaissent que rétrospectivement, du point de vue que nous offre le capitalisme). L’hominisation, la néolithisation, l’étatisation, la nomadisation, l’urbanisation constituent de tels seuils - soit corrélatifs soit parallèles de sorte qu’il n’est pas forcément aisé de les ordonner selon une unique échelle. Ce qui est sûr, c’est que le capitalisme fonctionne comme une sorte de seuil maximal de déterritorialisation au sein de la strate socio-historique.

Or selon une seconde composante qui constitue la dimension absolument contingente de la même histoire, rien ne détermine jamais l’accès à de tels seuils : si les uns se présentent en effet comme la condition nécessaire de certains autres, rien (aucun espace ni période donnée) n’oblige nécessairement à passer de l’un à l’autre. Or c’est exactement la façon dont se présentent aujourd’hui scientifiquement tous ces processus. L’hominisation semble n’avoir jamais cessé d’opérer un peu partout, selon des directions buissonnantes et non une évolution linéaire : il y a eu quantité d’Homo, même si sur la dernière ligne droite une seule espèce s’est imposée ; la néolithisation, intervenue en des temps plus courts, ne se présente plus non plus comme la propagation d’une invention localisée mais comme un franchissement de seuils ayant de multiples foyers indépendants ; de même l’urbanisation ou la nomadisation ; enfin le capitalisme semble avoir été sur le point d’émerger plusieurs fois avant et ailleurs qu’au 16e siècle en Europe, mais c’est à ce moment et cet endroit seulement que furent réunies de façon contingente l’ensemble des conditions nécessaires à son apparition – elle-même contingente puisqu’aucune de ces conditions n’est suffisante.

Par ailleurs, aucun seuil n’est non plus acquis une fois pour toutes, de toute éternité : les régressions que nous proposaient le nazisme ou proposent aujourd’hui l’islam politique intégriste nous le laissent suffisamment entrevoir – ces régressions n’étant jamais en même temps que l’envers du capitalisme, son ombre portée. Chacun fait l’expérience dans sa vie de ces franchissements de seuils dans un sens comme dans l’autre : une existence individuelle ne se résume pas au passage linéaire de l’enfance à l’âge adulte, mais se présente, montre Mille plateaux, comme un ensemble de « devenirs » qui nous emportent parfois dans d’autres dimensions avant de nous laisser retomber.

Pourquoi le capitalisme constitue-t-il cependant un seuil maximal de déterritorialisation et qu’est-ce que cela implique ? C’est là que la distinction introduite par Qu’est-ce que la philosophie ? entre déterritorialisation relative et déterritorialisation absolue est capitale : ce seuil n’est maximal que pour la strate historique ; les autres seuils ou devenirs nous ouvrent un accès aux autres strates et même nous font accéder à un plan non stratifié qui les contient toutes. Tel est l’enjeu fondamental de la philosophie, mais aussi de la science ou de l’art – de toutes les créations de pensée. Or cette déterritorialisation absolue ne peut advenir que dans le cadre de cette déterritorialisation relative maximale que Deleuze et Guattari appellent milieu d’immanence (et dont, avant le capitalisme, le monde grec fut le premier exemple).

Est-ce à dire qu’il suffirait de bénir le capitalisme en profitant des espaces de pensée qu’à son corps défendant il ouvre ? Non bien sûr, l’absolu produit et se doit de produire des effets en retour sur le relatif. Pour le dire vite dans des termes deleuzo-guattariens que nous définissons en détail dans l’ouvrage, le capitalisme est un système qui contrairement aux autres ne cherche pas à limiter ou absorber les flux mais se contente de formuler une axiomatique qui tend à les déterritorialiser de façon maximale : création de plus-value, d’un marché mondial, de pôles étatiques de découpage et de contrôle de ce marché, de systèmes juridiques inhérents à ces pôles, etc. Il y a de ce point de vue une lutte à mener déjà au niveau des axiomes, à un niveau national comme international, lutte qui entraîne un constant travail de transformation de l’axiomatique, l’invention de nouveaux axiomes en fonction d’exigences diverses (conditions de vie des populations, contrôle de la finance, de l’impact sur l’environnement, etc.). Mais Deleuze et Guattari montraient déjà que cette déterritorialisation des flux échappe aussi en grande partie à son axiomatisation capitaliste : le marché par exemple mobilise des flux qui sont en quelque sorte « non socio-politiquement désirés » (les flux d’immigration conditionnées par des raisons économiques ou politiques) ou produit des flux à sens unique qui épuisent ou détruisent peu à peu les ressources disponibles (les dégâts environnementaux).

Si les luttes se mènent au niveau des axiomes, les révolutions s’opèrent ainsi au niveau des flux, mais dans les deux cas, elles restent inhérentes au capitalisme, à son axiomatique, sa logique de déterritorialisation maximale – à moins de prétendre dessiner un horizon régressif où les flux seraient à nouveau politiquement et socialement régis, limités, étouffés.

★ La formule qui pourrait résumer la seconde moitié du livre serait que la nature se crée elle-même par la pensée. C’est une idée magnifique : a-t-elle des origines orientales ? Elle semble déconnectée du rationalisme de l’Occident…

Attention cependant au contresens qui guette immédiatement ici ! Formulé ainsi, on pourrait croire à une sorte d’idéalisme où la pensée serait un monde séparé qui créerait la nature comme entité seconde, résiduelle (version objective de l’idéalisme, lignée platonicienne) ou alors un monde personnel par le seul prisme duquel la nature existerait, comme si tout ne se passait finalement que dans notre tête (version subjective, lignée cartésienne). Il faudrait plutôt, pour éviter ce contresens, dire que la Nature se crée sans fin et qu’on peut appeler pensée ce processus de création - les différentes formes sous lesquelles la réalité se crée constituant autant de modes de pensée.

Je ne connais pas suffisamment d’assez près les traditions philosophiques non occidentales pour y repérer la trace d’une telle intuition (peut-être chez certains penseurs chinois du 17e siècle comme Wang Fuzhi ?). Mais ce qui est sûr c’est que Deleuze et Guattari se revendiquent eux d’une formule qui est bien au cœur de notre tradition philosophique. Cette formule qui, telle la foudre, a frappé le ciel occidental à deux reprises, avec Parménide puis Spinoza, faisant luire un monde rigoureusement anti-idéaliste dont Qu’est-ce que la philosophie ? tend à déployer toutes les conséquences, c’est celle-ci : « la pensée et l’être sont une seule et même chose ». Penser par exemple scientifiquement la formation d’une étoile, c’est l’être : seules les conditions de notre conscience introduisent de fait une différence entre les deux. Cette identification rigoureuse de l’être et de la pensée est la voie qui conduit avec d’autres au plan d’immanence, à l’instauration de l’immanence absolue en évitant les principales illusions de transcendance (transcendance de l’être sur la pensée – matérialisme – ou de la pensée sur l’être – idéalisme).

J’ajoute que les deux auteurs s’expliquent d’ailleurs eux-mêmes assez longuement avec la question de savoir si un tel plan d’immanence a déjà été instauré par d’autres traditions (juive, islamique, chinoise, etc.), leur réponse, argumentée, est globalement négative mais le dossier serait sans doute à rouvrir en détail. Ce qui en tout cas importe aujourd’hui plus que jamais c’est de formuler les conditions rigoureuses d’une telle instauration afin de défendre partout dans le monde les quelques foyers d’immanence absolue – contre toutes les passions, et donc les institutions comme les foules, que continuent de mobiliser les illusions de transcendance. Ce sera l’objet de ma première année de séminaire au Collège international de philosophie.

★ Comment s’est passé la collaboration au long court avec Benoît (le dessinateur qui co-signe l’ouvrage avec toi) et William (le graphiste de toute notre collection Le sens figuré) pour ce second volume ? Parle-nous d’un moment qui t’aurait particulièrement marqué pendant les étapes de conception commune.

Ce moment est évident à mes yeux, c’est lors de l’élaboration des pages 272-273 qui constituent pour moi le climax du livre : au fur et à mesure que je rédigeais la fin du chapitre intitulé « Le concept comme événement et condensation d’espace-temps », prenait corps en moi un diagramme figurant le mouvement spiralé de ces trois processus de création de la réalité (art, philosophie, science) qui ne cessent de produire de l’opinion résiduelle (également réelle puisque constitutive de notre existence consciente) et de la traverser pour replonger dans le chaos. J’ai donc fini par poser ce double diagramme sur papier, avec des flèches, des couleurs, du texte – le résultat n’était évidemment qu’une sorte de gribouillis laid et indigeste. J’ai alors, sur ta demande, envoyé ça à Benoît qui en a fait de véritables dessins, magnifiques, limpides, avec toute la beauté de son écriture picturale. Après quelques ajustements, William a parachevé le travail en rajoutant leur titre et en les plaçant sur une double page en miroir, de façon à ce qu’ils semblent redevenir un seul et même dessin lorsque le livre se referme.

Autant les deux volumes doivent leur force et leur esthétique dans leur ensemble au fait que ces trois aspects (scriptural, pictural, graphique) ont pris forme certes en collaboration mais aussi en parallèle selon des lignes distinctes et indépendantes, autant cette double page constitue le moment où les trois lignes se croisent et deviennent rigoureusement indiscernables : a-t-on affaire à un dessin avec du texte, un graphique, du texte mis en dessin, en page ? On ne sait plus vraiment et cela n’en est que plus beau !

★ Tiens et puisque Ollendorff & Desseins est une maison mélomane… donne-nous la bande-son de l’écriture de ces deux volumes.

Astral Weeks aura vraiment été au cœur de mon agencement précédent, l’écriture du premier volume, beaucoup plus rapide, ayant culminé avec quelques semaines d’apothéose si je puis dire. Cet album mythique, qui date de la non moins mythique année 1968, a sans doute contribué à faciliter mon immersion dans les années où Deleuze et Guattari ont commencé à travailler ensemble. L’une des pointes de cet agencement, c’était aussi Bernard Lenoir que je salue où qu’il soit aujourd’hui : c’est grâce à son inoubliable émission sur France Inter que j’ai découvert cet album… Du coup, lors de la parution du premier volume, j’étais même allé lui remettre un exemplaire en mains propres, un grand souvenir !

Au cours de ces 5-7 ans d’écriture, je ne peux pas vraiment, forcément, dégager une bande-son particulière. Mais en rédigeant le troisième mouvement sur la nature de l’histoire, j’ai quand même pensé constamment à l’œuvre grandiose, et de plus en plus incroyable au fil des ans, de Scott Walker. Ca peut paraître bizarre mais il me semble avoir suivi, avec sans doute un léger décalage, une trajectoire strictement parallèle à celle de Deleuze ! Entre 1967 et 1969, il sort 4 albums, mythiques là-encore (Scott 1-4), où investissant le terrain classique de la pop symphonique, il en condense toute l’histoire (reprises de Jacques Brel) et relègue loin derrière la concurrence – non sans faire entendre déjà quelques dissonances, exactement comme le fait alors Deleuze avec l’histoire de la philosophie… Après quinze années que lui font perdre l’industrie musicale, Scott Walker entame alors à partir de 1985 (Climate of Hunter) et jusqu’à aujourd’hui (Soused en collaboration avec le groupe de drone-metal Sunn O)))) l’exploration d’un continent musical inouï, radicalement vierge, composé d’agencements dissonants, de bruits dérangeants, d’une voix qui semble « chanter » toujours à côté. Et chaque morceau devient un véritable plateau explorant souvent un pan d’histoire (par exemple Cossacks are sur The Drift), de géopolitique brûlante (Bolivia ’95 sur Tilt) ou de cinéma (Farmer in the city – Remembering Pasolini qui est pour moi le plus beau morceau du monde). Bref : le parfait équivalent musical de Mille plateaux !

Quant au quatrième mouvement sur la nature de la pensée, je verrai plutôt son équivalent musical du côté d’Autechre, autres explorateurs ou plutôt spéléologues sonores version électronique cette fois. Au cours de mes ultimes relectures, j’écoutais leur dernier coffret elseq1-5 (petit chef d’œuvre récemment paru, disponible uniquement sur leur site) et les résonances avec la pensée de Deleuze et Guattari sont juste extraordinaires ! On entend véritablement l’enchevêtrement des strates parcourues de micro-coupures et de rythmes heurtées, le plan de consistance tissé de sons continus avec d’infimes variations et même le pli avec sa vague de ralentissements : écoutez foldfree casual (tiens tiens ce titre…) sur elseq 4 en lisant le chapitre sur le pli et en contemplant le dessin de Benoît imitant Michaux et je vous promets un trip sensoriel sans doute digne des meilleurs fix disponibles sur le marché !

Voilà, Van Morrison, Scott Walker, Autechre, ce serait en quelque sorte ma playlist pour une hypothétique réédition des deux volumes avec CD – si à tout hasard Marlène Jobert n’était pas disponible pour en faire la lecture aux enfants… À toi de jouer maintenant !

D’ailleurs Guillaume, j’en profite encore une fois pour te dire publiquement merci pour tout ! Sans toi, sans ce projet, sans ton infinie patience, je n’en serai à l’évidence pas là aujourd’hui – et Deleuze et Guattari attendraient peut-être toujours d’être pleinement désenfouis…