Les Larmes de Hegel
par Olivia Bianchi et Édouard Baribeaud
ISBN 978-2-918-00208-6
(Parution octobre 2011.)
Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre.
∼ Présentation par l'éditeur
Hegel. Le nom seul interdit. Serait-ce un monument ? Une façade redoutée ? Une sorte de Loubianka de la pensée qui fait qu'on presse le pas en traversant la place — qu'on abrège sa pensée lorsqu'on doit s'y confronter ? Ou s'agirait-il d'un mausolée, un vestige, la trace d'une arrogance brisée par l'histoire ? Une sorte de muraille de Chine alors, un vain défi à l'étendue, à l'absolu — mais un défi suffisamment imposant pour nous interdire.
Que dit Hegel qui nous interdit ?
Que disait-il ? En quoi demeurons-nous nécessairement hégéliens — lorsqu'il est question de questionner notre présent, de lui porter la contradiction, de refuser les lieux communs ? Lorsqu'il est question de s'indigner contre les manœuvres d'abêtissement toujours plus insidieuses de nos maîtres ?
Ce n'est pas que Hegel soit une solution. Nous ne recherchons pas de solution. Nul n'a jamais besoin d'une solution. Nous recherchons — difficile à dire… nous recherchons l'épure, le point de déclenchement de la pensée, un point de départ qui nous permette d'évaluer — évaluer le temps présent, les contradictions à l'œuvre, notre rôle, dicté ou improvisé, dans cette vaste comédie — mais qui dicte ? qui improvise ? » suite…
Les Larmes de Hegel, co-réalisé(es) par Olivia Bianchi et Édouard Baribeaud, a pour premier mérite de dégager la voie encombrée de commentaires et d'idées préconçues qui ont obscurci le propos du philosophe et de nous livrer un accès direct à ce que dit Hegel — qu'il s'agisse de la Raison dans l'histoire, de la Phénoménologie de l'esprit, de l'Encyclopédie des sciences philosophiques ou des Principes de la philosophie du droit, pour s'en tenir à quelques « monuments ». Cet accès n'enjoint rien : il ne dicte rien ; Olivia Bianchi pose à l'aide de citations clés des jalons, des sortes de cairns au long d'un cheminement dans la pensée de Hegel qui ne manque pas (ce cheminement) de rappeler qu'il n'est pas le seul possible, mais qui insiste aussi sur l'ampleur des développements possibles, ici seulement suggérés, laissant au lecteur le loisir de méditer plus avant sur ce qu'il en retient, pour lui, ici et maintenant.
L'indiscutable mélancolie qui sourd des textes de Hegel — cette « philosophie du retard » comme le note subtilement Bianchi —, une mélancolie qui transparaît malgré l'élan vital, conquérant, sûr de lui et dominateur, de l'absolu, nous est également restituée d'une manière inattendue par les dessins de Baribeaud. À mille lieues du portrait de Schlesinger, ces illustrations permettent de démonter l'image d'Épinal du Berliner Professor et d'approcher au plus près, de sentir pourrait-on dire, la matérialité d'une pensée totale, aiguë, peut-être ridicule parfois (gardons-nous cependant des anachronismes), mais si humaine finalement dans ses prétentions comme dans son évidence. Une pensée démiurgique, juvénile, injuste — mais espérante. Sans la moindre trace de poussière !

∼ Un marathon philosophique
par Olivia Bianchi
Beaucoup de commentateurs s’accordent à dire de Hegel qu’il est un philosophe difficile à lire. Il est vrai que la complexité du propos et le style, avouons-le, peu amène de notre auteur forcent le lecteur à des contorsions de l’esprit qui ont pu parfois entraîner d’« inouïs maux de tête »… Quiconque voudrait commencer par philosopher avec Hegel prend le risque d’être très vite découragé dans son entreprise et de renoncer du même coup à satisfaire cette exigence hégélienne qu’est le besoin de philosopher. Et quelle issue fort dommageable !
car ce serait par la même occasion se priver de la lecture d’autres auteurs sans doute plus adéquats pour mener à bien ce rite initiatique.
Alors, oui, lire Hegel exige une certaine maturité philosophique ; mais, celle-ci atteinte, mieux vaut encore le lire à dose homéopathique : un effet de surdosage peut également s’avérer rédhibitoire. Bref, prétendre d’emblée lire Hegel, c'est un peu comme vouloir courir un marathon sans avoir jamais suivi d’entraînements.
Oui, la réputation de Hegel est celle d’un philosophe peu plaisant à lire, sans pétulance. Il n’en demeure pas moins que son texte majeur, la Phénoménologie de l’esprit, figure parmi les monuments de l’histoire de la philosophie. Et il n’est que de compter les philosophes qui ont redéployé certains de ses concepts, tel celui de « la dialectique du maître et du serviteur » — concept à succès, s'il en est, de la maison Hegel — pour s'en persuader.
— Du reste, de quoi y est-il question ? » suite…
S’agit-il d’une anticipation de la lutte des classes marxienne ? Pas uniquement — même si cette dialectique servira de modèle à Marx pour penser la relation conflictuelle entre le prolétaire et le bourgeois. Chez Hegel, voici la signification qu’elle prend : cette dialectique du maître et du serviteur met en scène une lutte à mort pour la reconnaissance de la conscience ; c’est un schéma qui insiste sur la nécessité pour chaque individu d’être reconnu comme un sujet — comme une conscience de soi. Et cette reconnaissance n’est possible que dans le combat, dans l’opposition avec une autre conscience de soi.
Car exister ne suffit pas : exister, c’est déjà s’opposer ! C'est ainsi que Hegel
interprétera le cri du nouveau-né : un cri de domination du monde, un cri adressé à tous les opposants potentiels. Freud, lecteur de Hegel, verra dans la figure du père ce premier opposant à l’enfant, un père placé en travers du chemin, qu’il faut donc tuer, dans un meurtre certes symbolique mais tout à la fois nécessaire.
Ainsi Marx et Freud ont puisé de conserve aux sources de l’hégélianisme pour élaborer leurs théories respectives. En revisitant à des fins critiques ou polémiques certains concepts ou analyses phares de Hegel, ils ont participé à l’essor de l’hégélianisme comme à sa renommée générale.
Tout comme Marx ou Freud, Hegel s’est lui aussi inspiré de ses prédécesseurs. En témoigne le fameux « omni determinatio est negatio » de Spinoza qui hante tout l’esprit de la dialectique hégélienne. De fait, on peut dire qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises philosophies ; chacune apporte sa pierre à l’édifice de la philosophie. Cet édifice, Hegel l’a, en son temps, parfait, conscient que sa contribution serait nécessairement dépassée et qu’elle ne pourrait pas être ressuscitée.
On s’interrogera alors sur la raison d’être de la présente introduction à la pensée de Hegel, une philosophie condamnée par son propre auteur à figurer dans les manuels ou autres anthologies philosophiques ! À vrai dire, il me semblait déjà important d’écarter les idées reçues sur Hegel et sur l’hégélianisme. Sur l’homme d’abord, couramment décrit comme un fonctionnaire épris d’ordre et de force, un individu austère et sans charisme. Sur l’hégélianisme enfin, souvent décrié pour son caractère obscur, illisible, inintelligible et abstrait.
En outre, il s’agissait de dégager certains enjeux de la philosophie de Hegel, en les confrontant à une problématique contemporaine, afin que l’on puisse juger de sa vigueur. Autrement dit, si, de l’aveu même de Hegel, l’hégélianisme ne peut pas être ressuscité, il n’en demeure pas moins que certaines analyses lui survivent et s’avèrent nécessaires pour penser notre époque. Un exemple tiré des Principes de la philosophie du droit nous éclairera sur ce point. Que nous enseigne-t-il ?
La dialectique des besoins conduit l’homme à développer un goût immodéré pour le superflu et pour le luxe. Or, plus le luxe atteint son comble, plus la misère est grande ! Et Hegel de poursuivre : plus la misère s’accroît, plus elle menace l’ordre établi d’une nation… Comment sortir de cette impasse sociale ? Élémentaire : en faisant la guerre à l’extérieur de ses propres frontières, afin de garantir sa paix intérieure ! Voilà qui peut nous éclairer sur bien des duperies politiciennes !
Dans cette introduction, sans vouloir oxyder le lecteur d’une surcharge conceptuelle déjà suffisamment présente chez Hegel, je tenais, tout en fluidifiant le texte, à bien consigner fidèlement les grands moments de l’hégélianisme, afin que le lecteur s’approprie de façon plus immédiate le contenu, qu’il saisisse la fulgurance de certaines intuitions et qu’il décide librement de la pertinence de son verbe. Librement : il me paraissait en effet judicieux de ménager un espace de réflexion non didactique, afin qu’il juge de l’à-propos du philosophe dans les différents compartiments de sa philosophie.
Comprendre Hegel, soit ! Mais surtout, à partir de Hegel, saisir et comprendre le présent. C’était d’ailleurs un des réquisits contenus dans la préface des Principes de la philosophie du droit : « Saisir et comprendre ce qui est, telle est la tâche de la philosophie. »

∼ L'auteure
Olivia Bianchi est Docteure en Philosophie de l’Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne).
À l'issue de sa thèse consacrée à Hegel, elle a enseigné la philosophie de l’art successivement à l’Université de Paris X, à l’Université de Paris 8 et désormais à l’Université de Paris 7. Elle est l’auteure de Hegel et la peinture (sa thèse de doctorat, 2003) et La haine du pauvre (2005), deux ouvrages publiés aux éditions de L’Harmattan, ainsi que de Le Rire sans tableau (2011), aux éditions Circé.
Trois questions à Olivia Bianchi
1. On imagine mal ou rarement un philosophe pleurant. Disons qu'on imagine mal Hegel versant des larmes. Est-ce une question d'intimité ? d'incompatibilité avec l'exercice de la pensée ?
OB — C'est vrai qu'on imagine assez mal un philosophe versant des larmes. Deux exemples majeurs viennent pourtant contredire cette imagerie. Héraclite, d'abord, qui pleure de tout quand Démocrite rit de tout… Nietzsche, ensuite, qui s'effondre en larmes, s'accrochant au cou d'un cheval qu'il croit maltraité par son cocher sur la place Carlo Alberto à Turin en 1888. Autrement dit, un philosophe pleure soit par mélancolie (Héraclite) soit par la folie (Nietzsche). D'ailleurs ces deux cas sont très voisins l'un de l'autre, la mélancolie pouvant dans certains cas se dégrader jusqu'à atteindre un état de folie furieuse. Dans un cas comme dans l'autre, les larmes stigmatisent l'abandon de la raison. » suite…
Pour répondre à ta question, l'étrangeté éventuelle de la situation que tu évoques relève sans doute davantage d'une incompatibilité avec l'exercice de la pensée que de l'intimité. Je te rappelle que Socrate, au moment de mourir, ne verse aucune larme ; il renvoie femmes et enfants à la maison, dans la sphère intime, pour s'épargner ce spectacle qui ne le place pas dans de bons augures.
Pour ce qui est de Hegel, ce n'est pas un homme du sentiment, du penchant subjectif. Les larmes de Hegel, ce ne sont pas tant celle de l'homme ou du philosophe que celles du monde en lequel l'esprit se réalise dans la douleur. D'ailleurs Hegel ne s'apitoie guère sur le sort de ses contemporains ; il comprend la nécessité de dépasser la douleur et de dominer ses émotions. Or, comment dépasse-t-on la douleur ? Pas en se lamentant à la façon des romantiques, mais en agissant. Hegel est un penseur de l'action et non du sentiment.
2. À sa façon, Hegel incarne assez bien l'image stéréotypée de l'homme — le mâle — occidental de son temps. Est-ce automatiquement disqualifiant ? Qu'est-ce qui te fait passer outre cette disqualification ? Et que devons-nous retenir de ce « passer outre » ?
OB — Je ne suis pas certaine que Hegel incarne une image stéréotypée de l'homme occidental de son temps, celle du mâle, comme tu dis ; la tendance à son époque était plutôt au romantisme, au côté « féminin » de l'homme, dirions-nous aujourd'hui dans un langage non essentialiste. Certes, Hegel reconnaît la dualité de l'homme et de la femme à partir de leur évidente différence sexuelle. Un passage des Principes de la philosophie du droit est à ce titre éclairant : Hegel compare le tempérament de la femme à celui d'une plante et celui de l'homme à celui d'un animal ! Pour lui, l'homme est « puissance et activité », la femme est « passivité et subjectivité ». Elle n'a d'avenir qu'au sein du foyer quand l'homme en a dans la Cité…
Mais peut-on reprocher à Hegel de n'avoir pas anticipé les révolutions féministes ? D'être l'enfant de son temps et l'enfant des valeurs de son temps ? Je ne le crois pas et il me semble important de ne pas réduire la figure de Hegel à celle du mâle, et donc à la seule puissance sexuelle de l'homme ou à celle du géniteur… La paternité ne représente qu'un moment dans la vie d'un homme, certes pas négligeable, mais insuffisant au regard des autres fins auxquelles l'homme doit se consacrer dans la société et dans l'État.
Il y a chez Hegel cette exigence quasi permanente de se réaliser, de sacrifier son moi abstrait au profit du moi concret. Hegel est proche d'Aristote ; il fait de l'homme est un animal social. D'un autre côté, je comprends cette identification que tu fais entre Hegel et la figure du mâle, mais je pense qu'elle trouve son explication dans le peu de cas que Hegel fait de la fonction sociale de la femme, comme je viens de le dire, et non dans une surestimation de l'homme et de ses qualités viriles. D'ailleurs, les choses ont-elles beaucoup évolué depuis Hegel ? On peut en douter.
3. L'absolu aujourd'hui semble se contracter dans les réseaux de notre quotidien — obligations sociales (travail, famille, patrie) ou asservissements volontaires (religions, consumérisme, internet) — en ce que leur emprise atteint désormais des proportions inédites : c'est un maillage dont la pesanteur semble infiniment fatale et d'où toute spontanéité semble avoir disparu.
Comment lis-tu, dans cette saturation des exigences qui s'imposent aux vivants, le cheminement de l'Esprit qu'évoquait Hegel ? N'avons-nous pas changé de paradigme de ce point de vue ? Ce cheminement reste-t-il lisible ?
OB — C'est vrai. On cherche un peu l'absolu dans nos sociétés consuméristes et vouées au culte de la communication… Et pourtant l'esprit (ou l'absolu) ne déserte pas les réalités les plus futiles, mais s'y aliène pour un temps. Ce sacrifice qu'il fait témoigne de sa grande libéralité. Je sais que tu n'aimes pas beaucoup cette expression de « libéralité », sujet à méprise, mais ce que je veux dire, c'est que l'esprit est essentiellement une force de générosité et de don de soi, ne s'effrayant pas de la réalité la plus banale, j'allais dire la plus méprisable. L'esprit est sujet actif, processus ; il chemine dans le monde de la réalité la plus substantielle à la plus accidentelle (là où nous nous trouvons aujourd'hui avec ce consumérisme à tout va). Temporairement, disais-je, car ces nouveaux modes d'asservissement, comme tu les qualifies, font leur temps ; une fois qu'ils ne livrent plus aucun secret, l'esprit les déserte pour une nouvelle actualité, car il n'y a de fraîcheur (car d'esprit) que de l'actualité. Ainsi du puits de pétrole : une fois qu'il a livré sa substance, on le referme et on prospecte ailleurs… C'est un peu pareil avec l'esprit, ce grand prospecteur…
Le danger le plus identifiable par rapport à ces nouveaux moyens de communications que tu décris, c'est qu'ils font perdre de vue à l'homme des objectifs plus rationnels et plus substantiels, qu'ils les divertissent et les asservissent plus qu'il ne faut. Il convient d'être à l'écoute de l'esprit et de ses exigences, c'est mieux de philosopher que de surfer sur le net…
J'irai même plus loin en te disant que cette nouvelle ère du vide dans laquelle nous sommes, traduit le déclin du réel dont parlait Hegel justement. Or — c'est un point important du hégélianisme — avec le déclin du réel, l'homme éprouve le besoin de philosopher. Le siècle à venir sera peut-être plus philosophique que le précédent… Pour le dire franchement, je ne partage pas complètement l'optimisme de Hegel ; je crois qu'il y a un risque réel à perdre, avec ces nouveaux réseaux du quotidien, le sens de l'humain. Je serais plus proche de la critique nietzschéenne du libéralisme qui signifie pour lui en clair « abêtissement grégaire ».
Quant à la religion, il faut préciser qu'elle équivaut à une forme représentative du savoir absolu. Il y aura toujours un besoin de croire chez les hommes, et qui est légitime. Le problème, si problème il y a, c'est la forme qu'empruntera ce besoin. Sera-t-il fanatique ou raisonné ?
Je pense que le cheminement de l'esprit est encore lisible. Prenons la dialectique des besoins qui conduit l'humanité à des conflits sans fin… à ces nouvelles guerres que certains légitiment parce qu'elles sont dites « justes » ou « humanitaires ». Difficile de ne pas deviner derrière ces événements l'acte de la raison qui, pour se réaliser, utilise tous les moyens, y compris les pires.

∼ L'illustrateur
Édouard Baribeaud, né en 1984, est un artiste franco-allemand. Il est diplômé de l’École des Arts Décoratifs de Paris en 2008.
Il partage son temps entre Paris et Berlin. Il s’exprime essentiellement par le dessin, la peinture, la vidéo ainsi que par l’édition de livres d’artistes. Il a publié dans divers journaux et magazines français et internationaux (Libération, Inrockuptibles, Frédéric Magazine, Nieves Books). Il a reçu en 2008 le prix de La Fondazione Claudio Buziol à Venise et il a été sélectionné pour une résidence d’artiste en Allemagne à Schloss Plüschow en 2009. Il expose dans des galeries et musées en France et en Allemagne. [ Site personnel ]
Trois questions à Édouard Baribeaud
1. De ce que tu donnes à connaître de ton parcours, il semblerait que la philosophie ait été assez présente. Au moins comme signe de reconnaissance. En quoi la philosophie inspire-t-elle le dessin et en quoi le dessin s'autorise-t-il à questionner philosophiquement ?
EB — En effet, les références à la philosophie étaient plus ou moins présentes dans mon travail antérieur. Soit dans le choix de mes titres de dessins, qui font parfois référence à des textes philosophiques, soit par la représentation assez récurrente de la figure du philosophe face à la nature.
Ce qui m'a intéressé dans Hegel, c'est le fait qu'il soit un penseur très structuré, logique. Au premier abord, sa pensée semble plutôt stricte et austère si on la compare à la philosophie de Nietzsche, par exemple, qui est bien plus évocatrice d'images. L'écriture de Hegel est complexe à comprendre et difficile à appréhender. Je ne voulais pas trop me plonger dans la dialectique hégélienne de peur de m'enfermer dans une sorte d'intellectualisation qui m'aurait empêché de voir la force des images du texte de Hegel. C'est pour cela que j'y suis allé de manière intuitive et que j'ai réalisé des dessins qui, me semble-t-il, sont plus des évocations que des illustrations de la pensée hégélienne. » suite…
Souvent il y a comme point de départ une citation, une phrase de Hegel qui m'inspire. En effet, j'essaie par le biais de la citation, de la confrontation, de l'humour ou de l'absurde, d'emmener l'image dans un univers contemporain et différent de l'image que l'on peut se faire de Hegel.
En ce sens, j'ai essayé d'être en écho avec le texte d'Olivia qui tisse des liens et des parallèles entre la philosophie de Hegel et notre monde contemporain.
2. Tu affectionnes la citation. Quel rôle lui assignes-tu, ici, dans Les Larmes de Hegel ?
EB — Hegel est un penseur universel qui nous fait voyager dans le temps, l'histoire, ainsi que géographiquement. Je voulais traiter ce livre comme une sorte de road-movie hégélien. C'est pourquoi on retrouve souvent les motifs de la voiture ou de l'écran de cinéma. De plus, la variété des styles de dessin, qui va de l'abstrait au narratif ainsi que les collages graphiques évoquent la diversité des thèmes traités par Hegel.
De plus, je souhaitais traiter le gris comme une couleur centrale de mes dessins, en m'inspirant de la citation du « gris sur gris » de Hegel. L'encre de Chine travaillée humide me semble être une technique adéquate pour refléter cette pensée. Les coulures, la matière naturelle de l'encre et son côté vaporeux sont souvent confrontés à des formes géométriques aux arrêtes nettes traitées à la gouache et font ainsi ressortir cette idée de Hegel de la dualité et de la confrontation entre la nature et la pensée de l'homme.
Par ailleurs, le fait d'être franco-allemand, m'a permis de lire certains textes de Hegel dans la langue originale. Le fait de lire Hegel en allemand m'a permis de briser ma compréhension dialectique et logique de sa philosophie. En effet, ne maîtrisant pas complètement l'allemand de son époque, j'ai été sensible à la musicalité, à la Bildkraft (la force de l'image) de la langue. Je lisais les textes presque comme une poésie abstraite. Les contours des concepts devenaient flous et j'entrais dans une zone grise, une sorte de « gris sur gris » où mon imaginaire pouvait se développer à la façon de la chouette de Minerve qui prend son envol la nuit venue.
3. Hegel acceptait par avance que son propos soit daté. Comment envisages-tu l'achèvement — ou l'inachèvement — de tes dessins ? Un dessin devient-il daté, lui aussi ?
EB — Je pense que la différence entre le dessin et la philosophie réside dans le fait que la philosophie est écrite et qu'on en a donc une image mentale et cérébrale et que, en revanche, le dessin est une image tangible et palpable. Dans un cas, le pouvoir d'imagination est créé par des mots et et dans l'autre par des éléments graphiques. Voilà aussi pourquoi je ne souhaitais pas enfermer mes dessins dans des registres trop concrets et illustratifs.
Cependant, mes images sont figuratives, mais je pense aussi qu'elles portent en elles un certain degré d'abstraction. Je veux que mes univers soient, en quelque sorte, inachevés et qu'ils posent les bases d'une narration. Ainsi, l'histoire peut être continuée par l'imagination du spectateur.
En ce sens, l'ensemble des dessins forme un chemin. Comme disait Gaston Bachelard « Nous ne devons pas oublier qu'il y a une rêverie de l'homme qui marche, une rêverie du chemin. » À sa manière cette phrase illustre plutôt bien la façon dont j'ai traité la série. Je pense que, si les dessins ont une dimension intemporelle, ils permettent au chemin de se prolonger et trouveront ainsi une certaine résonance dans le futur.
